La rigueur pour qui, la rigueur pourquoi ?
Lentement mais sûrement, le cadre de la rigueur se met en place dans le pays. Après de multiples rodomontades et dénégations en tout genre, Nicolas Sarkozy lui-même en est réduit à parler de la nécessaire participation des riches à l’effort national qui va, comme de bien entendu, être assumé par les plus pauvres et les classes moyennes condamnées à la paupérisation. Oh ! bien sûr ! les amis du Fouquet’s l’ont bien compris : on leur en prendra le moins possible, mais il devient indécent de laisser à l’abri ceux qui profitent le plus des retombées spéculatives de la crise. Et au moment où l’on cherche partout des recettes complémentaires, il n’est plus tolérable de faire croire au bon peuple que c’est à lui de payer pour les erreurs et la gabegie dont sont responsables ceux qui nous gouvernent : heures supplémentaires détaxées et défiscalisées (quelques milliards), TVA à 5 % pour les restaurateurs (3 milliards), bouclier fiscal (des milliards), soulagement des charges sociales pour les premiers emplois des PME (idem), exonération des droits de succession, privatisation des bénéfices et socialisation des pertes, et le tout à l’avenant. En faisant croire qu’il n’y a plus de ressources possibles dans le pays. De qui se moque-t-on ?
M. Fillon, Premier ministre en sursis, s’est vu confier la tâche ingrate d’annoncer les blocages de crédits de l’Etat pour 2010, 2011 et 2012. C’est ce qui s’appelle un plan de rigueur ou plan d’austérité. Et pourtant, aucune mesure annoncée ne va chercher à corriger les largesses du passé. Dormez tranquilles, les imbéciles paieront !
C’est dans un tel contexte qu’il faut essayer de déchiffrer l’avenir de notre système social pour comprendre où nous emmène cette combinaison de largesses aux uns et d’austérité pour les autres. Nous ne devons pas en particulier oublier les discours fondateurs du sarkozisme. Tirés directement du néo-libéralisme le plus militant, les fondamentaux du pouvoir actuel sont la priorité à l’enrichissement personnel, la disparition des fonctions tutélaires de l’Etat, la réduction des moyens accordés aux divers domaines sociaux : santé, éducation, justice, environnement et, d’une manière plus générale, une diminution drastique des moyens d’intervention de l’Etat au bénéfice d’une bande de profiteurs et de voyous bien introduits. Bien sûr, il n’est pas question de faire de la provocation et tout se passe en demi-teinte, en particulier dans le secteur social et sanitaire, mais rien ne semble devoir arrêter la machine : suppression d’un poste de fonctionnaire sur deux, enfoncement dans le déficit des grands secteurs sociaux : santé, éducation, culture. Tout est bon pour remettre en cause un système auquel sont très attachés les Français. Tout sert de prétexte à la démolition du système existant.
En nous situant exclusivement dans le domaine de la santé, il est facile de voir la lente et volontaire destruction du système en place. A coup de critères nouveaux d’évaluation (comme la tarification à l’activité, la fameuse T2A), on installe un système de fonctionnement des hôpitaux publics dans lesquels les situations sociales les pires n’ont plus aucune place. Progressivement, l’appauvrissement social devient un obstacle majeur à l’accès aux soins sous couvert d’une recherche d’activités lucratives. Ainsi est en train de disparaître l’une des fonctions de solidarité si caractéristiques des hôpitaux publics français. Chemin faisant, cette défiguration prend des allures de rationalisation et de performance, et le monde hospitalier fait principalement de soignants et de médecins se retrouve piégé par des programmes de modernisation et de gestion des activités médicales, placés sous l’autorité administrative qui connaît enfin le bonheur de régenter les activités médicales. Auxquelles elle ne comprend rien puisqu’elle n’a jamais été formée à les comprendre. Et ainsi de suite. Sous des grands mots, se cache une volonté ardente de mettre à bas un système sanitaire et social dont la vraie et constante modernisation était à mille lieues de ce qui se prépare actuellement. Sera-t-il possible d’arrêter la machine avant qu’elle ne porte atteinte irréversiblement à notre système de protection sociale ? Il faut espérer que les Français sauront se réveiller à temps pour mettre un terme à tout ce charabia néo-libéral qui prétend envahir notre univers sans le moindre intérêt collectif. Si la solidarité, l’appui aux plus démunis, un sens aigu de la justice sociale et de la justice tout court peuvent émerger de tant de confusions, alors nous n’aurons pas perdu notre temps, et que tous ces profiteurs assoiffés d’argent et de profits puissent disparaître de notre vue. Il est urgent de se prendre en main et de n’accorder notre confiance qu’à ceux qui la méritent aux yeux de tous. Ce qui devrait nous conduire à un profond changement de notre organisation démocratique.
Au travail...!
Pierre CORNILLOT
Pierre Cornillot est médecin, professeur de médecine et biologiste hospitalier. Il a fondé la faculté de santé, médecine et biologie humaine de Bobigny, dont il a été le doyen de 1968 à 1987. Il a présidé l’université Paris-Nord (1987-1992), puis a créé et dirigé l’IUP Ville et Santé sur le campus de Bobigny (1993-2001). Il est président de l’association Santé internationale. Après s’être investit parallèlement dans des actions d’aide au développement des pays du Sud, il se préoccupe aujourd’hui de la rédaction d’ouvrages sur la santé et la formation médicale, le système de santé et la recherche.
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