Encore un beau scandale en perspective : les prothèses mammaires PIP
Les Français vivent depuis quelques années au gré des scandales qui ponctuent périodiquement le monde de la santé. A peine remis des remous provoqués par les problèmes des vaccins et du H1N1, par le retrait américain du Vioxx, que nous voilà plongés dans le scandale du Mediator de Servier, et maintenant des prothèses mammaires PIP (Poly Implant Prothèse) fabriquées par une société varoise. Bien sûr, on peut continuer à vivre sans se faire de soucis si l’on n’est pas concerné, mais l’accumulation de ces graves problèmes iatrogènes commence à créer un doute salutaire dans l’esprit des patients et de leur entourage. Car ce sont les plus hautes instances de l’Etat qui se trouvent impliquées d’une manière ou d’une autre dans ce désordre intolérable : remise de décorations, compromission dans les financements des campagnes électorales, propos laudateurs à de nobles crapules, trafic de postes de direction sur la base des échanges de bons procédés et des relations intimes avec le chef. Il se dégage de ces embrouilles une odeur de République bananière qui touche toutes les formes et tous les stades de la vie politique et sociale alors qu’on nous avait promis une République irréprochable.
Après les multiples scandales qui ont émaillé notre vie sociale et industrielle, nous sommes obligés de constater que notre système sanitaire et social occupe une place privilégiée dans le désordre de notre pays. Sans nous étendre sur le jeu de dominos, qui a consisté à remplacer une foultitude de présidents et de directeurs généraux compétents par des petits camarades plus flagorneurs que compétents, c’est dans une telle atmosphère qu’il faut replacer le scandale des prothèses PIP. La confusion soigneusement entretenue entre l’industrie pharmaceutique et l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) expliquait déjà le retard pris pour prononcer certaines interdictions de médicaments. Pour les prothèses mammaires PIP, l’argument consiste à dire que ces implants ne sont pas des médicaments et ne relèvent pas de la même réglementation. Argument d’autant plus stupide que cette agence déclare aujourd’hui qu’elle avait demandé depuis 2009 le retrait de ce produit. Et Dieu sait si elle avait pris son temps : les Américains l’avaient fait depuis 2007 et plusieurs milliers de patientes d’Amérique du Sud, de Grande-Bretagne, des USA, du Canada ont porté plainte contre cette société depuis des mois ou des années avant que les pouvoirs publics français ne s’en émeuvent.
Or le problème est délicat à plusieurs points de vue. D’abord la justice va intervenir pour condamner les nombreuses malfaçons et tromperies en tout genre qui ont permis à un faussaire de diffuser ses produits frelatés en France et à travers le monde. Les connivences ne tarderont pas à se faire jour.
Mais le problème majeur concerne les dégâts provoqués par la non-étanchéité des poches installées et la diffusion plus ou moins locale d’un gel de silicone reconnu impropre à l’emploi chez les porteuses de prothèses mammaires. Rien qu’en France on évalue à 30 000 personnes, le nombre de femmes porteuses d’implants. On comprend qu’un ministre inquiet ait annoncé la gratuité de l’opération chirurgicale nécessaire pour les enlever (explantation chirurgicale). Reste la délicate question de savoir si ces implants PIP pouvaient induire un cancer. Sur ce point, les avis sont partagés : l’Afssaps n’est pas crédible quand elle assure que non, alors qu’elle garde sous le manteau, depuis des mois, au moins une dizaine de cas indiscutables.
Pour tout arranger, le diagnostic de cancers du sein s’est considérablement accru ces dernières années sous l’effet d’une multiplication des examens radiologiques (les mammographies surtout) et du soupçon qui pèse sur les effets à distance des traitements hormonaux substitutifs. Cette augmentation massive de diagnostics de cancer du sein aurait dû s’accompagner d’une élévation parallèle de décès provoqués par ce type de cancer ; or il n’en est rien. De sorte qu’aujourd’hui les spécialistes pencheraient vers une explication acceptable : les moyens modernes actuels ont conduit à un surdiagnostic, rangeant dans la catégorie des cancers habituels, des variétés de cancers à évolution lente dont on pense qu’ils ne seraient jamais parvenus à un stade clinique justifiant l’intervention.
En plaçant tous ces éléments côte à côte, il faut bien reconnaître que ce type de diagnostic doit être envisagé avec la plus grande circonspection. En rapprochant les recommandations des différents pays, il faut éviter toute mammographie avant l’âge de 30 ans. Comme il s’agit d’un cancer qui se développe surtout après 50 ans, il est conseillé, sauf alerte justifiée, de faire une mammographie par an entre 50 et 75 ans. Après cet âge, la question se pose de l’opportunité d’intervenir ou seulement d’assurer une surveillance clinique radiologique conséquente.
Voilà la mise au point raisonnable : d’une part, d’indemniser les patientes victimes de cette escroquerie et, d’autre part, de remettre un peu d’ordre et de raison dans un domaine si délicat de la pathologie.
Pierre CORNILLOT
Pierre Cornillot est médecin, professeur de médecine et biologiste hospitalier. Il a fondé la faculté de santé, médecine et biologie humaine de Bobigny, dont il a été le doyen de 1968 à 1987. Il a présidé l’université Paris-Nord (1987-1992), puis a créé et dirigé l’IUP Ville et Santé sur le campus de Bobigny (1993-2001). Il est président de l’association Santé internationale. Après s’être investit parallèlement dans des actions d’aide au développement des pays du Sud, il se préoccupe aujourd’hui de la rédaction d’ouvrages sur la santé et la formation médicale, le système de santé et la recherche.
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